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Grenoble,
17 décembre 2002
L’expulsion des
Palestiniens revisitée par les nouveaux historiens israéliens
Par Dominique
Vidal* * Rédacteur en chef
adjoint du Monde diplomatique. “ La
guerre d'indépendance de 1948 n'est pas achevée. ” Que
signifie cette phrase qu’Ariel Sharon répète régulièrement depuis son élection,
en février 2001 ? Quelle que soit l’interprétation qu’on en donne –
et nous pourrons, si vous le voulez, en débattre tout à l’heure -, elle
souligne en tous cas toute l’actualité du travail de ceux qu’on appelle les
“ nouveaux historiens ” israéliens et qui ont révélé à leurs
concitoyens ce qui s’était vraiment passé en 1948. Je veux le dire d’emblée : certains considèrent
le travail de ces historiens comme nuisible, parce qu’ils entacheraient
l’image d’Israël. Je pense l’inverse : c’est l’honneur de la démocratie
israélienne que d’avoir été capable de réviser l’histoire de ses
origines et de celles du problème palestiniens. Comme c’est l’honneur de la
démocratie française que d’avoir, non sans retard, réécrit l’histoire de
ses pages noires, comme celles de l’Occupation ou – mais il reste beaucoup
à faire - celles des guerres coloniales. Mais venons-en à la première guerre judéo-palestinienne,
puis israélo-arabe. Entre le plan de partage de la Palestine adopté par
l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les
armistices de 1949 consécutifs à la première guerre israélo-arabe, plusieurs
centaines de milliers de Palestiniens ont dû quitter leurs foyers. Pour les historiens
palestiniens et arabes, il s’agit d’une expulsion. La majorité de ces 700 000
à 900 000 réfugiés ont été contraints au départ, au cours des
affrontements judéo-palestiniens, puis de la guerre israélo-arabe, dans le
cadre d’un plan politico-militaire jalonné de nombreux massacres ([1]). Selon l’historiographie israélienne
traditionnelle, au contraire, les réfugiés - 500 000 au maximum - sont
partis volontairement, répondant aux appels des dirigeants arabes qui leur
promettaient un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables
juifs n’auraient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer
- en premier lieu celui de Deir Yassine, le 9 avril 1948 - auraient été le
fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au
Lehi d’Itzhak Shamir. Dès les années 1950, quelques personnalités israéliennes
isolées contestaient cette thèse. Depuis la seconde moitié des années 1980,
elles ont été rejointes dans leur critique par un certain nombre de
journalistes et de chercheurs : Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan
Pappé et surtout Benny Morris, qui, avec The Birth of the Palestinian
Refugee Problem, a “ fondé ” la nouvelle histoire ([2]). Avant d’aborder les thèses des “ nouveaux
historiens ” concernant l’exode palestinien et d’en évoquer
certaines limites, il importe de comprendre l’origine de leurs travaux. En
fait, deux phénomènes se sont conjugués pour les stimuler. Le premier,
c’est bien sûr l’ouverture, trente ans après, des archives israéliennes,
publiques et privées, concernant cette période : les chercheurs y puisent
l’essentiel de leurs sources. C’est d’ailleurs à la fois leur force et
leur faiblesse : ils semblent ignorer presque entièrement les archives des
Etats arabes, il est vrai peu accessibles, de même que la mémoire orale des
Palestiniens, que malheureusement peu d’historiens, arabes compris, se sont
attachés à recueillir. Or, comme le note à juste titre l’historien
palestinien Nur Masalha, “ l’histoire et l’historiographie ne
devraient pas nécessairement être écrites, exclusivement ou essentiellement,
par les vainqueurs ([3]) ”.
Mais la plongée dans les archives n’aurait sans doute pas été si fructueuse
si les dix années suivant leur mise à disposition n’avaient pas été marquées
par la guerre du Liban et le déclenchement de la première Intifada, qui
accentuèrent, en Israël même, le clivage entre camp nationaliste et camp de
la paix. Bref, les “ nouveaux historiens ” réécrivirent
l’histoire des origines du problème palestinien alors même que celui-ci
revenait au premier plan et appelait des solutions nouvelles - le 15 novembre
1988, le Conseil national palestinien, d’un même mouvement, proclamait
l’Etat palestinien, reconnaissait l’Etat d’Israël et condamnait le
terrorisme. Dans un article de la Revue d’études
palestiniennes ([4]),
un des pionniers de cette “ nouvelle histoire ”, Ilan Pappé,
mettait l’accent sur le rôle du dialogue israélo-palestinien engagé à l’époque,
“ essentiellement mené, précisait-il, sous la conduite des
universitaires. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est à la faveur
de ce dialogue que la plupart des chercheurs israéliens travaillant sur
l’histoire de leur pays et qui n’étaient pas liés aux groupes politiques
radicaux ont pris connaissance de la version historique de leurs homologues
palestiniens. Bon nombre d’entre eux se sont aperçus à l’occasion de cette
rencontre de la réelle valeur de travaux universitaires jusque-là considérés
comme de pure propagande. Certains chapitres déplaisants, voire choquants, de
l’histoire israélienne ont été révélés. Mais, plus que tout, les
chercheurs israéliens ont pris conscience de la contradiction fondamentale
entre les ambitions nationales sionistes et leur mise en œuvre aux dépens de
la population locale de Palestine ”. Encore une précision : dans La nouvelle
judéophobie, Pierre-André Taguieff affirme que les “ nouveaux
historiens ” dont je fais état dans mon livre seraient tous des
intellectuels d’extrême gauche. C’est ridicule. Le seul qui puisse être
“ étiqueté ” ainsi est Ilan Pappé, qui ne cache pas ses
sympathies pour les Parti communiste israélien. Mais il n’y en a aucun autre.
Pionnier de ce courant, Benny Morris, qui a toujours affiché ses convictions
sionistes, est de plus, ces dernières années, redevenu “ casher ”
aux yeux de l’establishment : s’il n’a pas renié ses travaux
historiques, il a beaucoup évolué politiquement, allant jusqu’à soutenir
l’ex-gouvernement d’union nationale d’Ariel Sharon et à se prononcer
explicitement pour un nouveau “ transfert ”… Curieusement, jusqu’en 1998, aucun des ouvrages
des “ nouveaux historiens ” sur la guerre de 1948 - les premiers
sont pourtant parus depuis 12 ans - n’avait eu l’heur de plaire aux éditeurs
français. C’est pourquoi j’ai décidé, avec mon confrère Joseph Algazy,
journaliste au quotidien Haaretz, de pallier cet “ oubli ”.
Synthétiser en quelques minutes des années de recherches historiques est une
impossible gageure. Disons, pour nous en tenir à l’essentiel, que les “ nouveaux
historiens ” ébranlent en particulier trois grandes thèses : - La première, c’est la menace mortelle qui
aurait pesé sur Israël à l’époque. Contrairement à l’image d’un
frêle État juif à peine né et déjà confronté aux redoutables armées
d’un puissant monde arabe, les “ nouveaux historiens ” établissent
la supériorité croissante des forces israéliennes (en effectifs, armement,
entraînement, coordination, motivation...) à la seule exception de la courte période
qui va du 15 mai au 11 juin 1948. Mais il y a plus. Israël dispose à l’époque
d’une carte maîtresse, étudiée par Avi Shlaïm dans Collusion across the
Jordan : l’accord tacite passé le 17 novembre 1947 (douze jours
avant le plan de partage des Nations unies) par Golda Meïr avec le roi Abdallah
de Transjordanie. La Légion, seule armée arabe digne ce nom, s’engageait à
ne pas franchir les frontières du territoire alloué à l’État juif en échange
de la possibilité d’annexer celui prévu pour l’État arabe. Assuré, dès février 1948, du feu vert explicite
du secrétaire au Foreign Office, Ernest Bevin, ce plan sera effectivement mis
en œuvre. Comme le Haut comité arabe (palestinien) et l’ensemble des Etats
arabes, la Transjordanie a rejeté le plan de partage de l’ONU. Si bien que la
Légion arabe participe à la guerre à partir du 15 mai 1948. Mais elle ne pénètrera
jamais en territoire israélien et ne prendra jamais l’initiative d’une
bataille d’envergure - sauf à Jérusalem. D’ailleurs, le schéma du 17 novembre 1947 se
substituera bel et bien, à la fin des hostilités, au plan de partage du 29 :
la Jordanie occupera et annexera la partie arabe de la Palestine, moins les
zones conquises par Israël (qui a augmenté sa superficie d’un tiers) et la
bande de Gaza occupée par l’Égypte... - La deuxième thèse ébranlée concerne la volonté
de paix qu’aurait manifestée Israël au lendemain de la guerre.
Organisée par la Commission de conciliation sur la Palestine des Nations unies,
la conférence de Lausanne a notamment été étudiée par Avi Shlaïm dans le
livre déjà cité et par Ilan Pappé dans The Making of the Arab-Israeli
Conflict. Ses conclusions contredisent largement la thèse traditionnelle. Les archives montrent que, dans une première
phase, Israël fait preuve d’ouverture : le 12 mai 1949, sa délégation
ratifie, avec celles des Etats arabes, un protocole réaffirmant à la fois le
plan de partage des Nations unies et le droit au retour des réfugiés. Mais, ce
même 12 mai 1949, l’Etat juif est admis à l’ONU. Dès lors, confiera peu
après Walter Eytan, codirecteur général du ministère israélien des Affaires
étrangères, “ mon principal objectif était de commencer à
saper le protocole du 12 mai, que nous avions été contraints de signer dans le
cadre de notre bataille pour être admis aux Nations unies ([5]). ”
De fait, Lausanne finira dans l’impasse.. Et Eliahou Sasson, le chef de la délégation
israélienne, confiera : “ Le facteur qui bloque, c’est
aujourd’hui Israël. Par sa position et ses demandes actuelles, Israël rend
la seconde partie de la Palestine inutilisable pour tout projet, sauf un - son
annexion par un des États voisins, en l’occurrence la Transjordanie ([6]). ” Particulièrement significative est la manière
dont David Ben Gourion rejette l’offre étonnante du nouveau président
syrien, Husni Zaïm, qui propose non seulement de faire la paix, mais aussi
d’accueillir 200 000 à 300 000 réfugiés palestiniens. Le temps
que Tel-Aviv prenne conscience de l’intérêt de la suggestion, il est trop
tard : Zaïm est renversé par un coup d’État militaire... - Mais le mythe plus sérieusement ébranlé
concerne l’exode des Palestiniens. Résumons. Benny
Morris le montre, les archives réfutent formellement la thèse de l’appel
arabe à la fuite. “ Il n’existe pas de preuve attestant, écrit-il,
que les États arabes et le Haut Comité arabe [HCA, palestinien] souhaitaient
un exode de masse ou qu’ils aient publié une directive générale ou des
appels invitant les Palestiniens à fuir leurs foyers (même si, dans certaines
zones, les habitants de villages spécifiques ont reçu de commandants arabes ou
du HCA l’ordre de partir, essentiellement pour des raisons stratégiques) ([7]). ”.
Quant aux fameuses exhortations qu’auraient diffusées les radios arabes, on
sait depuis l’étude de leurs programmes enregistrés par la BBC qu’il
s’agit d’inventions pures et simples ([8]). Certes, dans les semaines suivant le plan de
partage, il y eut 70 000 à 80 000 départs volontaires, pour
l’essentiel de riches propriétaires terriens et des membres de la bourgeoisie
urbaine. Mais après ? Le premier bilan dressé par les Services de
renseignement de la Hagana, daté du 30 juin 1948, estime à 391 000 le
nombre de Palestiniens ayant déjà quitté le territoire alors aux mains
d’Israël. “ Au moins 55 % du total de l’exode ont été causés
par nos opérations ”, écrivent les experts, lesquels ajoutent les
opérations des dissidents de l’Irgoun et du Lehi “ qui ont
directement causé environ 15 % de l’émigration ” et les
effets de la guerre psychologique de la Hagana : on arrive ainsi à 73 %
de départs directement provoqués par les Israéliens. Dans 22 % de cas,
le rapport met en cause les “ peurs ” et la “ crise
de confiance ” répandues dans la population palestinienne. Quant aux
appels arabes locaux à la fuite, ils n’entrent en ligne de compte que dans 5 %
des cas.... A partir de la reprise des combats, en juillet
1948, la volonté d’expulsion ne fait plus le moindre doute. Un symbole :
l’opération de Lydda et de Ramleh, le 12 juillet 1948. “ Expulsez-les ! ”
a dit David Ben Gourion à Igal Allon et Itzhak Rabin. De fait, la violente répression
(250 morts,) est suivie de l’évacuation forcée, accompagnée d’exécutions
sommaires, de quelque 70 000 civils palestiniens - soit près de 10 %
de l’exode total de 1947-1949 ! Des scénarios similaires seront mis en
œuvre jusqu’à la fin 1948 au Nord (la Galilée) au Sud (la plaine côtière
et le Néguev)… Ces Palestiniens qu’on expulse, on confisque en même
temps leurs biens, grâce à la loi sur les “ propriétés
abandonnées ”, votée en décembre 1948. Israël mettra ainsi la
main sur 73 000 pièces d’habitation dans des maisons abandonnées, 7 800
boutiques, ateliers et entrepôts, 5 millions de livres palestiniennes sur
des comptes en banque et - surtout - 300 000 hectares de terres ([9]).
Au total, plus de 400 villes et villages arabes disparaîtront ou deviendront
juifs. Dans 1948 and After, Benny Morris revient
plus longuement sur le rôle joué par Yosef Weitz, alors directeur du département
foncier du Fonds national juif ([10]).
Dans son Journal, le 20 décembre 1940, ce militant aux convictions tranchées
confiait sans détours : “ Il doit être clair qu’il n’y a
pas de place pour deux peuples dans ce pays (...) et la seule solution,
c’est la Terre d’Israël sans Arabes (...) Il n’y a pas d’autre
moyen que de transférer les Arabes d’ici vers les pays voisins (...)
Pas un village ne doit rester, pas une tribu bédouine. ” Ce programme radical, sept ans plus tard, Yosef
Weitz va pouvoir l’appliquer lui-même. Dès avril 1948, il obtient la
constitution d’“ un organisme qui dirige la guerre avec pour but
l’éviction d’autant d’Arabes que possible ”. Informel jusqu’à
fin juin, officiel ensuite, le “ Comité du transfert ” supervise
la destruction des villages arabes abandonnés ou leur repeuplement par de
nouveaux immigrants juifs. Encore un aspect, qui revêt, avec l’action
d’aujourd’hui des colons en Cisjordanie, une certaine actualité: les
moissons, sur lesquelles Benny Morris revient en détail dans 1948 and After ([11]).
Début mai, atteste l’historien, ordre est donné aux agriculteurs juifs de
reprendre la culture des terres appartenant à des réfugiés. Suit un autre en
juin : les soldats israéliens peuvent tirer sur les Palestiniens tentant
de revenir sur leurs terres pour moissonner. Symboliquement et matériellement,
il revient donc à Israël d’engranger le produit des semailles
palestiniennes. Pire : si les Israéliens n’en ont pas les moyens, les
cultures doivent être détruites ! Conclusion de Benny Morris :
“ La moisson des champs arabes au début de l’été 1948 devint ainsi
une étape majeure dans le processus d’acquisition par les juifs et
d’expropriation des terres arabes palestiniennes abandonnées. ” Bref, quand David Ben Gourion, le 16 juin 1948, déclare
au Conseil des ministres vouloir éviter “ à tout prix ”
le retour des réfugiés, il s’agit, non d’une phrase en l’air, mais
d’un programme politique très concret... Le débat le plus vif porte sur la nature de la
politique arabe du Yichouv et de ses forces armées durant les six premiers mois
de 1948. Dans son premier livre, Benny Morris s’en tenait
à une thèse “ centriste ” : “ Le problème
palestinien est né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe ([12]).
” Il a nuancé cette appréciation dans son deuxième livre, 1948,
en définissant le transfert comme “ un processus cumulatif, aux
causes enchevêtrées, mais [avec] un déclencheur majeur, un coup de
grâce [en français dans le texte], en forme d’assaut de la Hagana, de
l’Irgoun ou des Forces de défense d’Israël dans chaque localité ([13]) ”.
Benny Morris récuse cependant l’affirmation arabe de l’existence d’un
plan d’expulsion et tend à disculper David Ben Gourion ?. Ce faisant,
notons néanmoins qu’il contredit nombre d’éléments que lui-même rapporte : - Benny Morris souligne en effet l’engagement de
longue date de Ben Gourion en faveur du projet de “ transfert ”
(suggéré, en 1937, par la Commission britannique Peel). Il nous apprend de
surcroît, archives à l’appui, que les textes du mouvement sioniste comme les
Journaux de ses dirigeants ont été systématiquement expurgés pour gommer
toute allusion à ce “ transfert ”. - Benny Morris décrit en permanence Ben Gourion
menant d’une main de fer l’entreprise d’expulsion des Arabes et de
confiscation de leurs biens et insiste également sur ce qu’il appelle le “ facteur
atrocité ”. L’historien montre en effet que, loin de représenter une
“ bavure ” extrémiste, le massacre de Deir Yassine a été précédé
et suivi de nombreux autres commis par la Hagana, puis par Tsahal, de la fin
1947 à la fin 1948. - Dans le livre collectif La guerre de Palestine,
qui vient de paraître en français ([14]),
Benny Morris évoque les archives devenues récemment accessibles : “ Les
nouveaux documents ont révélé des
atrocités dont je n’avais pas eu connaissance quand j’ai écrit The
Bith (…) Ces atrocités sont importantes pour qui veut comprendre pourquoi
les diverses phases de l’exode arabe se sont précipitées ”. - S’agissant du plan Dalet, mis en œuvre à
partir de la fin mars 1948, Benny Morris hésite. A la page 62 de The Birth,
il estime que “ le plan D n’était pas un plan politique
d’expulsion des Arabes de Palestine ”. Mais, page 64, il écrit :
“ A partir du début avril, il y a des traces claires d’une
politique d’expulsion à la fois au niveau national et local en ce qui
concerne certains districts et localités stratégiques-clés. ” Et pourtant, dans sa contribution à La Guerre
de Palestine, Benny Morris va beaucoup plus loin : “ A n’en
pas douter, la cristallisation du consensus en faveur du transfert chez les
dirigeants sionistes a permis de préparer l’accélération de l’exode
palestinien en 1948. De la même façon, une partie encore plus importante de
cet exode a été déclenchée par des actes et des ordres d’expulsion
explicites provenant de troupes israéliennes, bien davantage que cela n’était
indiqué dans The Birth ([15]). ”
Le
fait que les archives n’aient pas révélé de directive globale dans ce sens
ne suffit pas à nier le phénomène et les responsabilités de la direction du
Yichouv. Encore faut-il mesurer que cette dernière s’est appuyée sur un
consensus extrêmement solide au sein de son appareil politique et militaire. Résumons : moins de trois ans après la libération
des camps d’extermination, l’immense majorité des juifs de Palestine considèrent
qu’ils poursuivent le combat pour la survie. D’autant qu’ils vivent le
refus arabe du partage comme une nouvelle menace pour leur existence, et
ignorent le caractère favorable des rapports de force. Ne l’oublions pas :
près d’un combattant juif sur deux est, à l’époque, un survivant de la
Shoah. Après une phase défensive, ils passeront donc sans état d’âme à
l’offensive, pour atteindre l’objectif qui se trouvait depuis si longtemps,
bi-nationalistes mis à part, au cœur du mouvement sioniste : un Etat juif
aussi grand et homogène que possible. Comme l’écrit Benny Morris, “ Ben
Gourion voulait clairement que le moins d’Arabes possible demeurent
dans l’État juif. Il espérait les voir partir. Il l’a dit à ses collègues
et assistants dans des réunions en août, septembre et octobre. Mais (...)
Ben Gourion s’est toujours abstenu d’émettre des ordres d’expulsion
clairs ou écrits ; il préférait que ses généraux “comprennent” ce
qu’il souhaitait les voir faire. Il entendait éviter d’être rabaissé dans
l’histoire au rang de “grand expulseur” et ne voulait pas que le
gouvernement israélien soit impliqué dans une politique moralement discutable ([16]). ” Un dernier mot à propos des enjeux actuels de ce débat
historique. La postface rédigée par mon confrère Joseph Algazy éclaire, je
crois, l’insertion des “ nouveaux historiens ” dans un mouvement
qui va bien au-delà : la recherche ce qu’on appelle “ post-sionisme ”.
Pour résumer, Israël doit-il en rester au sionisme traditionnel, et notamment
s’attacher à demeurer un État juif ? Ou bien doit-il se doter d’une
identité nouvelle, et en premier lieu devenir l’État de tous ses citoyens ?
Inutile de souligner combien cette bataille est inséparable de celle qui oppose
camp de la paix et camp nationaliste... Mais la connaissance et la reconnaissance des
conditions de cette double naissance - celle d’Israël et celle du problème
des réfugiés palestiniens - est surtout au cœur de l’éventuelle réconciliation
entre les peuples. La paix entre eux passe évidemment, à mes yeux, par la création
d’un État palestinien souverain. Mais la réconciliation exige beaucoup plus :
que toutes les parties au conflit assument leur histoire. L’article qu’Edward Saïd a donné, au mois
d’août 1998, au Monde diplomatique mérite, de ce point de vue, d’être
relu avec la plus grande attention. Dans cette réponse à ses amis arabes
fascinés par Roger Garaudy, le grand intellectuel palestinien écrit notamment :
“ La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une
fabrication des sionistes circule ici et là de manière inacceptable. Pourquoi
attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en
tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles
des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs, et si nous nous avérons
incapables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision
simpliste d’intellectuels “ bien-pensants ” qui refusent de voir
le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël. ” “ Dire que nous devons prendre conscience de
la réalité de l’Holocauste – poursuit Saïd -
ne signifie aucunement accepter l’idée selon laquelle l’Holocauste
excuse le sionisme du mal fait aux Palestiniens. Au contraire, reconnaître
l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif
nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire ; cela nous
permet de demander aux Israéliens et aux juifs d’établir un lien entre
l’Holocauste et les injustices sionistes imposées aux Palestiniens. ([17])! ” Reste à préciser jusqu’à quel point les
travaux des “ nouveaux historiens ” ont pénétré leur société.
De prime abord, ils ont surtout choqué nombre de leurs concitoyens. Et pour
cause : ce n’est sur une page d’histoire parmi d’autres qu’ils ont
contribué à rétablir la vérité. Non, ce qui a été mis à nu, c’est bel
et bien le “ péché originel ” d’Israël – pour reprendre
l’accusation lancée par l’historien “ orthodoxe ” Shabtai
Teveth contre Benny Morris. Le droit des survivants du génocide hitlérien à
vivre en sécurité dans un Etat devait-il exclure celui des filles et fils de
la Palestine à vivre, eux aussi, en paix dans leur Etat ? La réponse à
cette question concerne le passé, bien sûr, mais aussi le présent. Car
l’injustice commise ne peut-être réparée qu’en réalisant, avec un
demi-siècle de retard, le droit des Palestiniens à une patrie. Plus que les querelles de spécialistes, cet enjeu
explique pourquoi le contre-feu s’organise, dès le début des années 1980.
À peine les premiers articles de Benny Morris parus, ils suscitent une polémique,
qui ne cessera pas. À l’origine de ces brûlots, on trouve d’“ anciens
historiens ”, qui campent sur leurs positions de l’époque,
s’accrochant au caractère soi-disant volontaire de l’exil des Palestiniens
et niant toute responsabilité des dirigeants du Yichouv, puis d’Israël. Tel
ou tel pan de la version orthodoxe sera défendu, à des degrés divers, par
Shabtaï Teveth, mais également par de plus jeunes spécialistes, comme Anita
Shapira, Avraham Sela, Itamar Rabinovich ou Efraïm Karsh. Parallèlement à ce débat d’idées, les coups
bas ne manquent pas. Ainsi ses œuvres vaudront à Benny Morris de perdre son
poste de journaliste au Jerusalem Post. Et il lui faudra douze ans pour décrocher
un poste universitaire, en l’occurrence à l’université David Ben Gourion
de Beersheva. Mais les descendants du père fondateur exigeront – en vain –
du recteur de ladite université qu’il licencie Benny Morris ou modifie le nom
de son université ! L’intéressé, on l’a vu, a évolué depuis. C’est qu’entre-temps, l’affrontement autour
des thèses des “ nouveaux historiens ” a pris un caractère
public. Après avoir été cantonné aux publications spécialisées, le plus
souvent confidentielles, le débat a gagné les journaux, et notamment dans le
quotidien Haaretz. Il est alimenté par la parution de plusieurs livres
– à l’époque en anglais, soulignons-le : les premières traductions
en hébreu n’apparaîtront qu’au début des années 1990. Avec le cinquantième anniversaire de l’Etat
d’Israël, en avril-mai 1998, c’est l’apogée : même la très
conformiste série télévisée Tekuma (Renaissance), consacrée à
l’histoire d’Israël, fait brièvement état, dans son émission sur 1948,
de l’expulsion par Israël des civils palestiniens – avec des images inédites
qui frapperont évidemment ses centaines de milliers de téléspectateurs… Désormais,
les thèses des “ nouveaux historiens ”, si elles restent sans
doute minoritaires, apparaissent incontournables : impossible de les
ignorer. A preuve le nouveau manuel d’histoire d’Eyal Nave, publié à la
rentrée de 1999. Tout en préservant, sur l’essentiel, la vision
traditionnelle de la première guerre israélo-arabe, cet ouvrage n’en signale
pas moins que le rapport de forces, à l’époque, était très favorable aux
armées juives, et que celles-ci ont bien chassé nombre de Palestiniens. Moins médiatisé, mais plus significatif encore
est le livre intitulé La lutte pour la sécurité d'Israël ([18]).
Ses auteurs - un groupe de chercheurs issus des services de renseignement de
l’armée, qui ont eu le privilège d'accéder à des documents couverts par la
loi sur les secrets officiels - n'hésitent pas à égorger quelques-unes des
vaches sacrées du pays. Ainsi, le livre ne souscrit pas à la thèse officielle
selon laquelle les forces armées d'Israël étaient, en 1948, très inférieures
à celles des armées arabes - selon les auteurs, Tsahal avait 32 000
combattants contre 32 500 pour l'ensemble des forces arabes, néanmoins
mieux armées - et reconnaît que le départ des Palestiniens n'a pas été
volontaire. L’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon et de son
gouvernement a évidemment entraîné un net raidissement. Une des premières décisions
de la nouvelle ministre de l’Éducation du gouvernement Sharon Pérès, Limor
Livnat, a été de supprimer le manuel d’Eyal Navé. Et Ilan Pappé ait été
convoqué au printemps 2002 par le doyen de l’Université de Haïfa, où il
enseigne, à une sorte de procès au terme duquel il risquait d’être exclu.
Son crime ? Avoir appuyé Theodor Katz, dont la thèse démontre que
l’armée israélienne a perpétré un massacre dans le village de Tantura, le
22 mai 1948. Devant la levée de boucliers nationale et internationale, le doyen
a dû reculer. Mais nombre d’universitaires redoutent que l’extrême droite
ne tente d’imposer une sorte de maccarthysme… C’est dire combien la droite et l’extrême
droite redoutent l’influence qu’exercent désormais les “ nouveaux
historiens ”. La percée de ceux-ci ne signifie cependant pas que, dans
son immense majorité, la société israélienne ait répondu aux questions que
lui pose son histoire. Sur l’essentiel, je crois qu’elle reste indécise :
favorable à la paix, elle hésite à en payer le prix ; hostile à
l’oppression religieuse, elle n’est pas pour autant prête à la séparation
de la synagogue et de l’Etat ; rétive aux discriminations, elle envisage
pourtant de retirer leur droit de vote aux citoyens arabes… Faute de mesurer cette valse-hésitation
structurelle, on ne saurait d’ailleurs comprendre la schizophrénie
conjoncturelle qui caractérise ces dernières mois l’opinion israélienne –
et, paradoxalement, il en va de même de l’opinion palestinienne. Comme l’écrivait
avec humour le pacifiste Uri Avnery, Israël est le seul pays au monde à
compter deux fois plus d’habitants que les statistiques ne l’indiquent. Et
pour cause : à en croire les sondages, 100% des Israéliens - ou presque -
soutiennent Ariel Sharon dans sa politique antiterroriste, mais 100 % des
Israéliens - ou presque - se prononcent pour une paix fondée sur le retrait
des colons et des soldats des Territoires occupés et la création d’un Etat
palestinien… A l’exagération près, c’est bien de cela qu’il s’agit. Autrement dit, de part et d’autre, entre aspirer
à la paix et être prêt à en payer le prix, il existe encore un fossé. Dans
lequel, depuis deux ans, 2 029 Palestiniens et 678 Israéliens sont
morts… Merci de votre attention. ([1]) C’est notamment la thèse défendue, dès 1961, par Walid Khalidi (Middle East Forum, novembre 1961, republié avec un nouveau commentaire par le Journal of Palestine Studies, vol. XVIII, n° 69, 1988) et, plus récemment, par Elias Sanbar (Les livres de la Revue d’études palestiniennes, Paris, 1984). ([2]) Leurs livres les plus importants sont : Simha Flapan, The Birth of Israel, Myth and Realities, Pantheon Books, New York, 1987 ; Tom Segev, 1949. The First Israelis, Free Press MacMillan, New York Londres, 1986 ; Avi Schlaïm, Collusion across the Jordan. King Abdallah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; Ilan Pappé, Britain and the Arab-Israeli Conflict, 1948-1951, MacMillan, New York, 1988, et The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951, I. B. Tauris, New York, 1992 ; et Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1987, et 1948 and After. Israel and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990. ([3]) Nur Masalha, “ 1948 and After revisited ”, Journal of Palestine Studies 96, vol. XXIV, n° 4, été 1995. ([4]) Ilan Pappé, “ La critique post-sioniste en Israël ” La Revue d’études palestiniennes, n° 12, été 1997. ([8]) Voir Erskine Childers, “ The Other Exodus ”, The Spectator Magazine, Londres, 12 mai 1961, cité par Nadine Picaudou, Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Éditions Complexe, Bruxelles, 1997, p. 115. ([14]) Eugene L. Rogan et Avi Shlaim, La Guerre de Palestine. Derrière le mythe 1948, Autrement, Paris, 2002, pp. 38 à 65. ([17]) Edward Saïd, “ Israël-Palestine : pour une troisième voie ”, Le Monde diplomatique, août 1998. ([18]) Colonel (de réserve) Benny Michalson, lieutenant-colonel (de réserve) Abraham Zohar et lieutenant-colonel (de réserve) Eppi Meltser, La Lutte pour la sécurité d'Israël (en hébreu), édité par l'Association israélienne d'histoire militaire, filiale de l'université de Tel-Aviv, avec la collaboration du département d'histoire de l'armée israélienne, 1999, 324 pages, 169 shekels.
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